Tout ceci est arrivé arrivera arrive dans cette Louisiane. Pas exactement celle où j’ai posé mes sacs, pas exactement celle dont j’ai humé l’odeur, pas exactement celle de la Conjuration de Toole que toi et moi aimons, mais la Louisiane de notre intérieur lointain.
Dans la rue des bagnoles sans roues posées sur cale. Dans la rue des cyprès chauves emmitouflés dans leur barbe espagnole. Et puis dans le Carré un bayou où flottent parmi les nénuphars des mots immobiles, comme de grandes écharpes de jacinthes d’eau prêtes à étouffer l’hélice qui anime nos corps.
Des plaques d’immatriculation accrochées au grillage sont couvertes d’ordres cajuns si cela se peut. Enfin non pas des ordres. Des invitations à demi-effacées, peinture noire, peinture rouge, étalées avec le doigt comme l’ultime message d’un mourant plein d’espoir.
Ecrites à l’envers. Lues à l’envers. C'est-à-dire depuis l’intérieur du miroir, chose facile à faire si l’on s’y entraîne.
«! reluor spmet snob sel essial».
Passé le grillage et ses piquets, passé la borne d’incendie, passé le dernier péril, une cour intérieure envahie de magnolias. Toute une foule de magnolias serrés les uns contre les autres, épaule contre épaule, fleur contre fleur.
Plus loin une allée bordée de pacaniers avec à leur pieds des iris si lourds qu’ils tombent à terre, vaincus par la tiédeur.
Encore plus loin le fleuve, celui qui nous attend. L’un de ces fleuves paresseux qui retarde toujours son cours, l’un de ces fleuves aux méandres hésitants, l’un de ces fleuves qui coule au pied de saules échevelés.
As-tu remarqué comme les lamentations des oiseaux se sont tues ?
Et tout le long de ce chemin, devant nous soufflés par le vent, des pétales et des pétales de fleurs de magnolia voletant tel des papillons odoriférants.
Il se pourrait que je me perde dans leur parfum, il se pourrait que je me perde avec toi dans leur parfum.
Voici venir notre Temps.
Voici venir notre Fleuve.
Je m’y abreuve de ton Eau des Merveilles.
Texte : Novembre 2009
Musique : Metamorphosis II, par Philip Glass,
Extrait de son album Philip Glass / Solo Piano, 1989
J’ai perdu cette ligne, perdu ce fil, mais toujours me revient le souvenir de cette condition, de cette solitude où l’inquiétude n’avait pas sa place. De cette solitude, de ce cercle du soleil sur le sol où les poissons morts pourrissaient en ne laissant d’eux qu’un dessin de sel.
Nous étions là le dimanche, gamins, avec à la main nos cannes à pêche ou pendaient des godes*. Nous pensions que sous l’eau des bassins il y avait des antimondes où les Nazis survivaient dans leur base secrète tels des méduses toxiques. Et Soldats de l’Internationale, nous leur tirions dessus avec nos revolvers à amorces.
J’ai perdu ce fil tenu, perdu cette ligne de vie, mais pourtant me revient le souvenir d’un état, une sensation purement physique, pas un sentiment. Celle d’une solitude où l’inquiétude n’avait jamais sa place. Comme si les lieux avaient le pouvoir de pénétrer la chair, répandre au-dedans leur silence et leur manteau de douceur, leur distance, leur présence et leur caresse.
Nous étions là le dimanche, gamins, au faîte des mats de charges comme des araignées suspendus au dessus de vraquiers désertés par leur équipage. Nous les savions partis s’arsouiller dans un rade jusqu’à tomber raide. Nous étions là, et nous rêvions aux ventres de ces minéraliers débordants d’Ananas de silice et de mangues de Manganèse arrivés du Brésil.
J’ai perdu ce flux, perdu cette onde. Elle cerclait le monde dans son cerceau de lumière mais pourtant me revient le souvenir de sa présence. Pas son image mais son
odeur. Celle de la vase et ses secrets. Celle de l’écume iodée, mousse grisâtre qui collait aux mains. Celle des arcs-en-ciel du gazole à la surface de l’eau et qui dansait en maculant nos
torses. Celle de la rouille au goût âcre qui pelait l’échelle du quai, la rouille et la chevelure rousse qu’elle dessinait sur le granit.
Nous étions là le dimanche, gamins, et nous jetions par terre nos vêtements. Nous les roulions en boule avec une pierre dessus pour que le vent ne les emporte pas, puis nous sautions tous l’un après l’autre dans le bassin en criant plus fort que les cormorans. Et tout cela, tout cela entremêlé dans le matin des jours où il ne se passait rien.
Aujourd’hui dans l’entrepôt désert,
Un orchestre rouge se met à jouer des gouttes d’eau,
Une pièce de métal résonne.
Il y a des piliers de béton couverts de numéros, d’appels sans réponses, de slogans exsangues. Un carton dégueule des tracts mouillés.
«Solidarité ! Un cargo pour Cuba ! ».
Les bulldozers ne se donnent pas la peine de sonner à la porte.
Ils défoncent les murs et progressent dans l’obscurité du quai.
« En avant Camarades !
Un Nouveau Monde attend nos chants de Joie ! »
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Ecrit en Mai 2009 pendant le démantèlement de la Gare Maritime de la Compagnie Générale Transatlantique, puis réécrit en Octobre 2009.
Je n’éprouve aucune nostalgie de ce passé maritime enfui, seulement le souvenir de zones de non-droit, de friches industrielles, de non-lieux, d’interzones où l’on pouvait errer, explorer, sans craindre les caméras, les vigiles, et les panneaux indicateurs sur les chemins tout tracés. Notre monde ressemble de plus en plus à un vaste Center-Parcs où la notion de nature relève surtout de la culture et d’une image idéalisée, intellectualisée de la nature. Les lieux sans utilité, livrés à eux-mêmes, libres, sont de plus en plus rares.
Par une sorte de phénomène de synchronicité il se trouve que de grands travaux de rénovation portuaire initiés au début de 2009 sont venus faire écho à des travaux de destruction intime. Parvenu – ou plutôt – sorti de cette phase de « table rase », je me rends compte que ma fascination depuis le début de l’année pour la destruction (beaucoup de photos qui ont bien gonglé les visiteurs), était un avertissement d’ultimes destructions à venir.
Aujourd’hui je me rends compte que tout ce qui est détruit revient toujours à sa forme première c'est-à-dire celle d’un matériau de (re)construction. Les photos qui suivent en témoignent.
En fait, je m’aperçois que je me trouve aujourd’hui au seuil de quelque chose qui se refusait à moi depuis tant d’années : La Paix.
*Gode : nom local d'un poisson commun, le Tacaud. Je tiens à préciser...
«La nature s’est mieux souciée de l’éducation et du raffinement de ses enfants que les parents les plus attentionnés. Rapportez une branche de la forêt ou une pierre transparente du ruisseau et mettez-là sur votre cheminée ; les objets qui ornent votre maison auront l’air plébéien auprès de la noblesse de son apparence et de son maintien.»
Henry David Thoreau, Histoire générale du Massachussetts, 1842
Hans Windundwellen est un artiste appartenant au genre de l’Art Brut. Ses œuvres qu’il souhaite éphémères sont le plus souvent exposées sur les plages des Terres de l’Ouest.
Hans ne donne jamais d’interviews et il n’existe aucune photo connue de lui. Certains sont allés jusqu'à douter de son existence.
Hans est un créateur infatigable et se définit comme un petit artisan. Sa dernière exposition vient de s’ouvrir au Cap d’Antifer. Elle est intitulée «Stürmishe See».
Ci-dessous quelques photos du vernissage. Les titres des oeuvres ont été traduits du Norrois, langue maternelle de Hans Windundwellen.
Octobre s’est donc enfuit. Trop peu de temps, trop peu de pas.
Ce que j’en retiendrai est qu’il compte bien plus de jours que les 31 habituellement dénombrés.
Et si vous prenez chacun d’entre eux, vous pouvez à nouveau y voir un mois d’octobre complet. Le tout se répétant à l’infini selon l’étrange logique des fractales.
Cela tient sans doute à l’ambre de sa nature.
Novembre dans l’Ouest : pluie jetée sur les fenêtres à grands seaux (effet spécial tellement forcé que l’on pourrait se croire dans un film de Ed Wood) ; vent sifflant dans les haubans ; galets échappés de la plage jonchant les trottoirs ; containers de poubelles renversés ; Goélands euphoriques et braillards tournoyant dans un ciel d’ardoise ; étrange luminescence de tout ce qui est blanc ; volets claquants sans répit ; parkings désertés.
Et puis comme toujours, parce que les tempêtes nous rapprochent, ces petites conversations du matin dans le hall de l’immeuble avant de s’enfoncer dans le rideau de pluie.
Ah oui, j’allais oublier. Et puis aussi les coquilles Saint-Jacques à 20 euros les 5 kilos parce que la saison de pêche vient de reprendre. En un rien de temps tous les congélos se remplissent de Godfiche.
Tout cela pour dire que lorsque je l’ai vu là sur les galets, avec son petit visage, j’ai été ému. C’est bête. On ne se contrôle pas parfois.
Combien de temps un homme doit-il se laisser flotter avant de voir son écorce disparaître ?
Photos : Homme Flotté découvert fin octobre 2009 sur une plage des Terres de l’Ouest.
Il me semble que j’ai trop retardé ma réponse à l’appel,
Sans fin lancé de cette ligne de prairies, de roches et de forêts.
Il me semble qu’à prendre la route on délaisse un peu de soi à chaque tour de roue. On s’effiloche, on vide ses sacs, on n’emporte pas tant que cela de valises avec soi. On se dépouille, on se lave, on s’allège.
Et l’on doit bien finir par se découvrir un peu.
Je n’ai pas écouté les alarmes, je n’ai pas entendu les appels. Je savais pourtant le danger qu’il y a à entreprendre un voyage avec tant de fardeaux. Je
connaissais le péril qui m’attendait sur cette route.
« Jeepers Creepers ! » diraient en coeur mes fils.
« Passagers dans la tourmente » leur répondrais-je.
Je n’ai pas écouté les alarmes, je n’ai pas réfléchi aux conséquences de serments obtus, j’ai ignoré la sagesse, c'est-à-dire la sauvegarde de soi. Surtout j’ai fui dans les dédales sans fin de souterrains intérieurs.
Maintenant je prends la route, mais seul.
Et dans l’habitacle, avec devant moi cet horizon nouveau qui m’attend, voici que le souvenir d’un chant résonne. Il m’accompagne comme une chanson tant aimée que l’on fredonne un doux matin de vacances. Ces petits airs que l’on croyait oubliés et qui deux minutes durant illuminent la route devant soi. Ces petits refrains que l’on chante en yaourt en s’inventant des paroles à nous seuls destinées.
Après tout,
Peut-être que le verbe Aimer se conjugue à toutes les personnes et à tous les temps.
Qui sait ?
Texte : début Septembre 2009, repris Octobre 2009
Musique : Riders On The Storm, par The Doors,
extrait de leur album L.A. Woman, 1971
"Ce n’est que lorsque nous sommes perdus, ou qu’on nous a fait tourner sur nous-mêmes – car il suffit en ce monde qu’on vous fasse tourner une fois sur vous-même les yeux fermés pour que vous soyez perdu – que nous apprécions l’étendue et l’inconnu de la nature.
En d’autres termes, ce n’est que lorsque nous avons perdu le monde que nous commençons à nous retrouver, et nous rendons compte du point où nous sommes, ainsi que de l’étendue infinie de nos rapports."
Henry David Thoreau,
Walden ou la vie dans les bois, 1854
Musique : Symmetry par Jon Hopkins,
extrait de son album Contact Note, 2004
Photos prises le 25 Octobre 2009
Par la fenêtre pénètrent des parfums de glace, comme des traînées lumineuses, comme si on écrasait des étoiles gorgées de méthyle sur les murs. Cela rôde dans les pièces. Cela se répand en une poussière de verre sur le parquet.
Le cercle arctique a étendu son domaine à tout le monde connu, le vent boréal souffle sur les terrasses de bois flotté. Nous sommes comme entourés de forêts invisibles de conifères à robe noire. La lisière de nos champs s’est perdue, enfouie sous l’averse d’une neige intérieure.
Nous rêvons aux temps à venir,
Nous rêvons au chant d’oiseaux de paradis,
Nous rêvons à des plages où l’écume s’est figée en un sourire dentelé.
L’ordre ancien a été aboli et tous les pouvoirs vaincus. La radio est silencieuse depuis des années et nous le sommes aussi. Les ondes sont désormais parcourues des soubresauts du vent, et amnésiques, nous regardons tomber la neige sur les écrans.
Les temples on été désertés, nous avons oublié le nom des idoles, nos routes sont vides.
Le soir le vent vient gonfler les rideaux en montgolfières silencieuses. La ville devient un vaisseau parti à la découverte d’océans immobiles. Le monde est un doux craquement de bois dans l’ombre vivace de ses cales.
Il y a longtemps que nous avons oublié le nom des jours. Notre journal de bord est un vol majestueux de pages blanches.
Elles migrent vers le Grand Nord sans nuls mots à dévoiler.
Le vertige ultime, l’angoisse fondamentale, est celle de parvenir à un point de son existence où l’on a l’intuition d’être passé à côté de sa vie.
La peur viscérale de penser que ce point existe peut-être pour moi et m’attends quelque part est la composante fondamentale de ma descente aux enfers.
Je ne suis pas sûr que ce point, ce lieu, existe vraiment. Sa localisation est supposée, hypothétique, future, virtuelle. Son aspect est brumeux. Tantôt sous mes yeux comme un vulgaire tas de viande posé sur l’étal du boucher (et ce tas de viande, c’est moi) ; tantôt rejeté dans les catacombes d’insomnies interminables où la montre se rie des ruades dans le lit.
Je ne connais actuellement aucune pratique, simple, efficace, d’éviter l’apparition de ce point. Mais j’ai l’intuition qu’agir, agir à tout prix, m’en éloigne en une attitude qui ressemble au geste reflexe de chasser une mouche qui tourne autour de soi en été.
Il y a une géographie des enfers intimes qu’il me reste à parcourir mais ainsi que le disait Korzibsky « la carte n’est pas le territoire ».
Donc l’enfer n’est pas vraiment l’enfer et s’il brûle ce ne sera qu’un feu de papier, une torche d’étincelles emportées par le vent.
Tout çà, c’est comme une vérité avant-dernière.
Un autre Non-Lieu.
Vos impressions à chaud...