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Le nom de ce blog est un hommage au fanzine SHAVERTRON de Richard Toronto. Richard est le gardien de la mémoire du Mystère Shaver depuis 1979. Pour tout savoir de l'histoire, visitez www.shavertron.com
  

 

Samedi 4 juillet 2009
- Publié dans : L'Atelier d'écriture

 
Je me souviens de ces stations de nuit qui flottaient dans les airs. De ces filaments lancés de je ne sais où et qui parvenaient jusqu'à ma fenêtre.
 
Le ciel est noir à l'heure opaque, 3 heures. Un treillis de lassos fluorescents cartographie la pièce. Différents lieux superposent leurs plans, la géométrie de l'un s'encastre dans l'autre. On peut rester immobile et être néanmoins parti. Pas là. Ailleurs.
 
Je me souviens de la transmission du Cyber Zen Sound Engine depuis Houston.
 
Je me souviens de la transmission des Boards Of Canada.
 
Je me souviens de Séquences Polaires venues de Trondheim.
 
Je me souviens de langues synthétiques léchant le pourtour de mes oreilles à me faire frissonner.
 
Je me souviens de K.S.H.V., theeeee Rock Radioooooooo m'invitant à fêter ses 25 ans en venant au grand barbecue de samedi, une adresse là-bas, à North-east Havre (haa-veure), Montana.
 
Quelque part. Une distance qui se comble. Et naturellement vient la sensation du bonheur lorsque toute distance est abolie. Le bonheur est peut-être une arithmétique de la distance, une équation de l'éloignement. Son inconnue la rencontre rapprochée. Faire que les lieux se confondent, passer de l'un à l'autre sans effort, d'un simple geste, d'une seule attention un peu plus soutenue. Orienter sa pensée vers des coordonnées spatiales et atteindre ce lieu d'un battement de cœur, d'une respiration, d'un clignement de paupières. Par exemple ce carrefour où elle chante, les pans de sa robe de coton soulevée par le vent.
 
C'est sans doute pour cela que l'on dit «Viens plus près de moi» avec le cœur battant, et que dans cette phrase, dans l'attente du contact, on a tout dit. «Viens tout contre moi». Ce n'est pas seulement pour la douceur d'une peau, oui bien sûr, mais pas seulement. C'est pour expérimenter l'éradication de toute distance. Et chaque visage vient se nicher dans le creux de l'épaule de l'autre. L'abolition de toute distance est un parfum. «Viens contre moi».
 
Il me semble que tout ce que nous faisons, ou tentons ou échouons dans nos vies, ne poursuit qu'un seul et même but, réduire la distance. Réduire la distance entre nous et les choses, nous et les autres, nous et le monde. Et quand bien même ce que nous faisons agit sur le temps, ce temps lui-même agit en réduisant toute distance.
 
Il me semble que tous les objets que nous achetons, possédons, désirons peuvent être rassemblés en une seule et même utilisation, celle d'intervenir sur la distance, et de la réduire, ou du moins nous donner l'illusion de la compenser. La distordre, l'effacer. Une Technologie Universelle, celle du contact rapproché. Téléphone, voiture, stylo, internet, interviennent d'abord sur la distance avant même d'avoir un contenu.
 
Lorsque la molette venait à la butée lors de ces nuits de veille, le monde basculait dans l'abime. C'était difficile à se représenter même si les digues en sont une évocation. A ce moment des craquements infestaient la fin des terres connues. C'était le caquètement d'esprits frontières déballant des idées tordues, d'entités graves jouant des soli sur un clavier de trois ou quatre touches. Et la soudaine conscience d'être parvenu à l'ultime lieu, celui où l'horizon ne recule plus sous les pas baignait la chambre. Les Terres étranges donnent des pensées étranges.
 
Je me souviens de crachotements, du mouvement pendulaire des ondes derrière mes yeux. De sons comme des rides à la surface de l'eau. De sons comme des barbelés glissant sur la langue. De sons comme des dômes obscurs et inhabités. De sons comme des rochers enfouis dans le sable. De sons comme des feuilles planant les unes au-dessus des autres. De sons comme des nuages prisonniers de hangars. De sons comme la neige. De sons glacés et cassants où la main saigne. De sons comme des billes d'acier. De sons comme la terre humide que l'on remue. De sons comme des vagues noires déferlant sur un lit. De sons comme des fleurs nées d'elles-mêmes. De sons comme la poussière essuyée d'une fenêtre. De sons comme si toute distance ne serait plus jamais mesurable.
 
Je me souviens des Number Stations.  7 - 8 - 7 - ... 7 - 9 - 7 - 1 ... 8 - 6 - 1 - 0 - 0 ... 5 ... 5 ... 1 ... 1 - 1 6 - 5 ... 0 ...1.
 
Je me souviens de voix féminines soufflant chaque chiffre comme un petit nuage, un poudroiement de paillettes argentées, tels ces leurres d'aluminium largués en haute altitude pour simuler des invasions. C'était des bombardements de clés, de messages, de codes en kits.
 
Je me souviens de cet univers de nombres, un univers à la John Dee où les chiffres remplaçaient les choses, objets, gens, pensées. Derrière chaque objet, une litanie de chiffres pouvant l'invoquer, le transmuter, l'annihiler. Et si tu déplaces un chiffre, ensuite en soustrait un autre, l'objet ne sera plus là mais là-bas, très loin. Dee n'a jamais dit qui il était, d'où il tenait son savoir, quel message il transportait au travers des airs. L'Alchimie est aussi une œuvre contre la distance.
 
Je me souviens de voix verdâtres, de voix dans la nuit, rien que des voix dans la nuit. Balbutiantes, hérissées, dressées contre ma joue. Comme ces bruits dans la chambre entendus dans un demi-sommeil et dont on se demande quelle peut en être la source. Ces gémissements de meubles qui n'existent pas. Ces soupirs d'êtres qui ne sont pas là. Ces ronronnements de voitures qui ne dévalent pas la rue. Mais nous sommes comme figés, ou bien lassés de chercher à savoir. On n'enquête plus sur la source des bruits fantômes. Personne n'a fait d'études sur le sujet. Les derniers traités à eux consacrés sont épuisés. Personne ne veut savoir pourquoi les escaliers bruissent de cette manière et non pas d'une autre. Personne ne cherche à savoir si les coups sourds qui rôdent à l'étage n'obéissent pas à une loi, une pulse, un rythme, un motif. Personne ne veut transcrire en partitions le chant des marches, ni celui des murs dont l'effritement intérieur agrippe le cœur. Personne ne lance l'hypothèse que les collisions de bruitages ne sont pas des collisions fortuites. Personne ne veut plus briser le code.
 
Personne ne remarque que ces bruits eux-aussi, cherchent, comme paniqués, comme de petits animaux sans cervelle lançant leur cri dans la nuit, à effacer la distance entre nous et nous-mêmes.
 

 


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Vendredi 3 juillet 2009
- Publié dans : Photos de l'Interzone

 

La notion de Nature n'est peut-être rien d'autre qu'une nostalgie factice.
D'autres Mondes Verts que ceux enfuis n'ont de cesse d'apparaître à nos yeux.
Repoussant les ombres, fendant les pierres, étouffant les rêves perdus.
Le Vert est là envers et contre tout.
 
Evergreen : n.m. se dit d'une plante à feuillage persistant.

 







Photos : Juin 2009
 
Musique : Harold Budd & Clive Wright, Forever Hold My Breath
extrait de l'album Songs For Lost Blossoms (2008)

 

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Jeudi 2 juillet 2009
- Publié dans : La grande pagaille
« En ce qui concerne des objets fabriqués sur d'autres planètes et que je pourrais présenter, serviraient-ils réellement à quelque chose ? Outre l'impossibilité de les montrer à tous les lecteurs de mon livre, on devrait encore faire face au même problème que pour les photos. Ne pouvez-vous prévoir des commentaires tels que « Adamski a fabriqué cela et a photographié ceci » ou « qu'est ce que ce gobelet ou ce matériau ont de différent par rapport à ce que l'on connaît ? » Et de fait, à en juger par ce que j'ai personnellement vu à bord des vaisseaux de nos Frères de l'Espace, il n'y a guère de différence apparente entre un gobelet Vénusien et les milliers d'autres fabriqués sur Terre. »

George Adamski, dans une lettre adressée à Charlotte Blodget en juillet 1955
 




 
"Woke up this morning with light in my eyes
And then realized it was still dark outside
It was a light coming down from the sky
I don't know who or why
 

Must be those strangers that come every night
Those saucer shaped lights put people uptight
Leave blue green footprints that glow in the dark
I hope they get home all right

 

Heeeyyy, mr. Spaceman
Won't you please take me along
I won't do anything wrong
Heeeyyy, mr. Spaceman
Won't you please take me along for a ride"


 
Musique : The Byrds, Mr Spaceman
Photo : George & Laura

 

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Dimanche 28 juin 2009
- Publié dans : La grande pagaille

BUCK



Musique : Goose Grease par Jimmy Giufre & Herb Ellis
extrait de l'album Herb Ellis Meets Jimmy Giufre (1959)

 

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Vendredi 26 juin 2009
- Publié dans : Photos de l'Interzone







Musique : Epicentre par Carbon Based Lifeforms,
extrait de l'album Hydroponic Garden (2003)

Photos : Mai & Juin 2009

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Mercredi 24 juin 2009
- Publié dans : Lire, Voir, Ecouter

 
"Si l'errance est la libération par rapport à tout point donné dans l'espace et s'oppose conceptuellement au fait d'être fixé en ce point, la forme sociologique de l'étranger se présente comme l'unité de ces deux caractéristiques. Cependant, ce phénomène montre aussi que les relations spatiales ne sont que la condition, d'une part, et le symbole, d'autre part, des relations humaines. Ainsi, l'étranger dont parlons ici n'est pas ce personnage qu'on a souvent décrit dans le passé, le voyageur qui arrive un jour et repart le lendemain, mais plutôt la personne arrivée aujourd'hui et qui restera demain, le voyageur potentiel en quelque sorte : bien qu'il n'ait pas poursuivi son chemin, il n'a pas tout à fait abandonné la liberté d'aller et venir. Il est attaché à un groupe spatialement déterminé ou à un groupe dont les limites évoquent des limites spatiales, mais sa position dans le groupe est essentiellement déterminée par le fait qu'il ne fait pas partie de ce groupe depuis le début, qu'il y a introduit des caractéristiques qui ne lui sont pas propres et qui ne peuvent pas l'être."
 

[...]
 
"Cette relation
[celle de l'étranger avec le groupe] peut encore se traduire par l'objectivité de l'étranger : parce qu'il n'a pas de racines dans les particularismes et les partialités du groupe, il s'en tient à l'écart avec l'attitude spécifique de l'objectivité, qui n'indique pas le détachement ou le désintérêt mais résulte plutôt de la combinaison particulière de la proximité et de la distance, de l'attention et de l'indifférence."
 

Georg Simmel, Digressions sur l'étranger, 1908
 

 
Photo : Etranger dans le vortex 1 (juin 2009)
 
 
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Lundi 22 juin 2009
- Publié dans : Découvertes : Rogfogo

Il est toujours un peu difficile de se représenter le Temps de la Lémurie.
 
Bien heureusement, leurs Rogfogos, les fameux livres-pierres incrustés d'images de leur monde, nous aident à cela.
 
Ce Rogfogo en très mauvais état nous permet de comprendre qu'à cette époque les Vortex (des sortes de portes coulissantes pour passer d'un Univers à l'autre) étaient très courants dans leur civilisation. On peut même supposer qu'il s'agissait pour eux de sortes de transports en commun où pour le prix d'un ticket de bus on pouvait se balader en toge dans tous les Univers connus.
 
Les Vortex se reconnaissent à leurs couleurs. Elles sont causées par le déluge énergétique présent à la frontière entre deux univers. Dans ce rogfogo on remarquera aussi les ondulations électromagnétiques s'échappant du Vortex.
 

Rogfogo 2009 S2R3

 


 

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Samedi 20 juin 2009
- Publié dans : Lire, Voir, Ecouter



Photo : hier soir au cap d'Antifer
Musique : Dancing Now par The B-52's
extrait de leur dernier album Funplex (2008)
 
Patate garantie, leur meilleur cru depuis le 1er album de 1979 !
"The fun is back"

 
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Jeudi 18 juin 2009
- Publié dans : L'Atelier d'écriture
Dimanche.
 
Au loin le halo du Vortex forme un voile où les couleurs se détachent des objets pour vagabonder entre eux. Des formes globuleuses s'extirpent du sol et flottent en s'élevant lentement. Une pate lumineuse, tels des filaments de lave, incruste chaque anfractuosité. Dans le ciel des ridules sillonnent l'espace en un va-et-vient d'énergie bleutée.
 
La zone n'a pas de contours précis et les effets du Vortex sont tout de suite perceptibles. Il ne semble pas y avoir de transition progressive entre les mondes. Le passage de l'un à l'autre se fait le temps d'un clignement d'œil, sans frontière ni rite. Seuls les instruments de mesure se troublent à son contact. Leurs résultats deviennent alors instables, fluctuants, erratiques. L'explication n'est pas connue.
 
La route qui mène au Vortex longe de grandes collines de charbon. Plantés dedans des pylônes encrassés de suie le font glisser sur des tapis roulants. Elle file vers le Môle Central entre des rangées de conteneurs abandonnés puis s'arrête sur un vaste terre-plein pénétrant la darse. L'asphalte, soulevé par la force des arbres à papillons y forme un amoncellement de dalles brisées. Au-delà ce n'est que de la terre battue lissée par les roues des remorques. Des rails à demi enfouis sous les ronces serpentent tout le long. Un pylône sans tête se dresse près du butoir mangé de rouille. A son pied des barbelés s'entortillent dans les mûriers et fouettent le chiendent. De chaque côté des enrochements de pierres étrangères, rosâtres, stabilisent la langue du môle qui s'enfonce dans l'eau.
 
Ceux qui viennent au Vortex ne savent pas pourquoi ils le font. Quelle force les pousse, quel aimant les attire. On parle d'anomalies quantiques. De Quarks sous influence, d'une lumineuse distorsion du temps, d'une suspension attendue de ce qui doit venir. Il faut imaginer tout cela sous la forme d'un mirage gravitationnel.
 
Jimmy_queue_de_rat, cannes de serin flottant dans le jean, tête rasée à l'exception d'un tortillon de cheveux qui émerge de sa nuque regarde l'eau. Son scooter est garé près d'un amoncellement de traverses arrachées du sol. A son côté Laura_cheveux_orange se tient, un bourrelet de chair se faufilant entre le ceinturon poinçonné de strass et la couture de son débardeur.
 
De l'autre côté de la darse, à poste près des bacs à hydrocarbures, le TORM ESBJERG fait ronfler ses turbines en un feulement métallique. Quelque chose cogne dans ses cales, comme un gong souterrain. Ses ballasts rejettent une eau mousseuse qui forme des cordes de verre en dévalant son flanc écarlate. De loin le mouvement semble ralenti et voilé d'une écharpe de gaze. Toute une série de modifications sont à l'œuvre, effets du Vortex, et les objets se simplifient en dévoilant leur transparence. Leurs angles se perdent et s'émoussent dans la surexposition de la matière.
 
Jimmy montre à Laura quelque chose dans l'eau. Des gants orange comme ses cheveux dérivent vers eux, paumes tournées vers le ciel. Ils semblent se rétracter et bouger leurs doigts lorsqu'ils approchent le cœur du tourbillon qui marque l'apex du Vortex, le seuil du Portail. C'est une grande couronne parcourue de frissons lumineux, tant rosâtres, tantôt bleus. C'est une vibrance du ciel, un arc qui enjambe tout l'espace que l'œil peut embrasser.
 
Sur le terre-plein, à l'ombre d'un conteneur vide dont les portes sont béantes, une voiture est garée. René y somnole, vitre ouverte. Des bribes de musique traînent dans l'habitacle. Il est venu là attiré par la puissance du Vortex, presque contraint, presque honteux, et ne sort pas de la voiture. De temps à autres il regarde de côté le halo pulsant du Portail, fasciné et comme apaisé par sa présence. Il regarde aussi vers Jimmy et Laura, puis vers le TORM ESBJERG, puis vers le pare-brise où son visage va s'effacer derrière le reflet des nuages.
 
Sur le brise-vent qui barre le môle dans toute sa longueur, quelqu'un a écrit «Seul ce qui est Sauvage en nous est Nous». Il y a des poteaux de ciment allongés parmi les pousses de laiterons. Plus loin des monticules de coquilles de moules accumulées par les goélands forment des taches bleutées et blanchâtres, leur nacre délavée par le soleil. Au-delà un rideau d'achillée cache des pièces de métal tordu.
 
Les vêtements de Jimmy sont roulés en boule par terre. Laura est allongée sur le dos en appui sur les coudes. Jimmy est devant elle, torse maigre et diaphane, et depuis le ponton de ciment adossé aux enrochements, il attire son attention puis se jette dans l'eau. Il écarte bras et jambes, il lance des cris et Laura rit lorsqu'il touche l'eau dans un bouillonnement.
 
Je suis allongé sur une dalle de béton posée en travers des rochers et je regarde Jimmy. Il se laisse dériver vers la bouée bâbord du chenal. Son corps est à fleur d'eau, une méduse humaine à la peau laiteuse, drapée dans la turbulence floue du courant. Laura l'appelle et il remonte. Poussant des cris il se jette à nouveau dans l'eau, puis il remonte encore en s'agrippant aux rochers, progressant par bonds. Essoufflé il vient s'ébrouer au-dessus de Laura qui le repousse. «C'est comme une fontaine» dit Jimmy dans un souffle, la brosse de ses cheveux constellée de gouttelettes bleutées. Laura glousse. Elle essuie de la main l'eau qui coule dans les yeux de Jimmy et lui tend une cigarette. «Tiens» dit-elle. Puis elle l'embrasse, attrapant l'une de ses mains et la glissant sous son débardeur, frissonnant à la fraîcheur des doigts sur ses seins. Autour d'eux des tourbillons de phosphènes balaient le terre-plein comme les essaims photoniques d'abeilles de lumière.
 
Dans sa voiture René est comme dans un monde en soi. Il y a dedans l'hémisphère arrière et l'hémisphère avant. Le jour et la nuit se succèdent le temps d'un tour de volant. La rotation du monde s'y accomplit en quelques secondes. Les rues défilent. La musique forme la brume du matin et l'ombre du soir. Les lampadaires sont comme des perles sur un long collier. Il lui arrive de partir en voyage vers la banquette arrière, ou bien seulement d'y penser, rien qu'à imaginer un autre point de vue, une autre ouverture, ce que pourrait être le monde aperçu depuis l'autre portière. Des légendes spontanées se racontent. Des mythes immobiles. René s'accroche au volant et ne veut pas sortir. La grande histoire de la boite à gants. La légende du porte-carte. Le mythe du vide-poches. Le souvenir des boulevards. L'extérieur est devenu une hypothèse, une supposition. Les semaines de René sont de longs couloirs où il joue le Déclarant en Douane compétent, toujours disponible, et qui ne compte pas ses heures. Au bout de chacune il y a le dimanche, cette chose que l'on ne peut pas éviter, cette chose qu'il faut traverser coûte que coûte si l'on veut atteindre l'autre couloir. Mais le Vortex est là. Incompréhensible, inexplicable, le Vortex est là. Quelques fois des objets en sortent et ils possèdent leur propre géométrie non-euclidienne. René n'a pas besoin de mathématiques pour le sentir. Il peut recevoir ces objets et se dire que ce sont des cadeaux à lui donnés par quelqu'un qu'il ne connaît pas.
 
Jimmy et Laura sont cachés par une rangée de roseaux immobiles. Le vent est tombé. Des insectes volent en zigzaguant entre les plants de blé sauvage. Ils bourdonnent au-dessus de moi, ils se cognent à la voiture de René.
 
Jimmy pousse un cri. Il y a quelque chose dans l'eau et il vient de le remonter. Il le tient à bout de bras. De l'autre il fait signe à Laura qui se redresse. Je me relève à mon tour et lorsque je m'approche d'eux j'entends derrière moi une portière qui claque et des pieds foulant l'herbe.
 
Nous faisons cercle tous les quatre autour de la chose. Posée sur une dalle de ciment elle bouge en se tortillant. Son corps pâle et humide se poisse de sable et de brindilles à chaque mouvement. Laura et Jimmy se tiennent par la main. René s'accroupit lentement et approche sa main de la forme. Nous sommes silencieux.
 
La chose possède de grands yeux. Une espèce de méduse, un être vivant sorti de la route de l'évolution. Ses membres sont tentaculaires et fouettent le sol. «Cà vient de là-bas» dit Jimmy en montrant le halo tremblotant du Vortex. René rapproche encore sa main jusqu'à frôler la chose. Ses yeux suivent le mouvement des doigts de René sans cligner. Elle respire à grandes lampées et tandis qu'il accomplit des cercles de la main devant ses yeux sa respiration se ralentit. Je peux sentir dans mon dos la présence du Vortex d'où l'entité s'est extirpée. Devant moi un pied de chardons ouvre ses fleurs l'une après l'autre. René approche lentement son visage de la tête aux yeux globuleux. Il progresse centimètre par centimètre tandis que des arcs électriques jettent des ponts fugitifs entre leurs deux peaux. La chose se fige dans l'ombre de René au-dessus d'elle et pendant un moment il me semble qu'ils sont devenus les deux pièces d'une même entité. Laura ouvre la bouche. Ses cheveux orange se dressent sur la tête. Elle veut dire quelque chose. René s'approche encore et bientôt il ne reste plus qu'une fine couche de vide entre les deux visages. Puis les creux de l'un reçoivent les reliefs de l'autre jusqu'à s'emboîter parfaitement. «Cà vient de là-bas» répète encore Jimmy. Au moment où le visage de René et celui de la chose se complètent pour dessiner ce que nous n'avions jamais vu il y a un flash de lumière, comme un coup cinglant donné sans bruit et nous sommes aveuglés.
 
Laura, Jimmy et moi regardons René et la chose se fondre l'un dans l'autre. La transmutation s'accomplit lentement tandis que des cormorans passent au ras de l'eau, leurs ailes frappant l'air et peinant à se libérer de l'apesanteur. Après, nous restons silencieux pendant des heures.
 
Le soir est venu sans que l'on n'en sache rien. Le ciel est verdâtre. Le brise-vent étend lentement des ombres autour de lui. René et la chose ne font plus qu'un. Il se tient allongé par terre, immobile. Jimmy a réuni des planches et allumé un grand feu qui projette de pleines poignées d'étincelles. Laura parcourt le terre-plein en arrachant des fleurs pour faire un bouquet. «Maintenant ?» dis-je.
 
Jimmy et moi soulevons le corps de René tandis que Laura ouvre le chemin devant nous en chantant. L'obscurité recouvre le terre-plein et monte jusqu'à nos chevilles. René est léger, il flotte dans nos mains. Vénus luit au-dessus de la darse et dans sa lumière les traits de René ne sont plus les siens. Nous descendons les rochers à tâtons en prenant soin de lui puis nous entrons tous les trois dans l'eau. Elle est fraîche et peine à remuer en clapotant doucement. Au loin les feux du TORM ESBJERG dessinent l'entendue de son pont. «On est prêt» dit Jimmy.
 
Laura debout sur les rochers reprend son chant plus fort, plus haut, et nous ponctuons chacun de ses appels en plongeant le corps de René sous l'eau. Puis nous le remontons en le tenant dans nos bras comme un enfant nouveau-né. Jimmy et moi chantons à notre tour. Laura jette les fleurs une à une dans l'eau et nous les regardons prendre la direction du Vortex en tournoyant. Pour chaque phrase chantée nous le plongeons, pour chaque fleur jetée nous le remontons. Lorsque la dernière a disparu, tandis que nous tenons René entre nos deux corps trempés, il se met à aspirer l'air en sifflant comme s'il s'agissait de sa première gorgée. Il frappe l'eau de ses bras et secoue la tête comme s'il ne reconnaissait pas ce monde. Nous le gardons entre nous serré. Jimmy murmure des choses à son oreille et lorsque ses mouvements s'apaisent nous remontons ensemble sur le terre-plein. René titube et peine à marcher. Lorsqu'il cherche nos épaules pour s'y appuyer, nous l'enlaçons par la taille.
 
Vénus n'est plus qu'une étoile parmi les autres. Les machines du TORM ESBJERG se sont tues. Des chauves-souris traversent le ciel en vols affolés.
 
Assis tous les quatre autour du feu qui craque nos vêtements sèchent lentement. René ne quitte pas les flammes des yeux. Il relève le col de sa veste puis esquisse un demi-sourire. «C'est comme des feux de marmelade» dit-il en nous regardant.
 







Illustration sonore : Marmalade Fires
par le groupe Mùm, extrait de leur album Go Go Smear The Poison Ivy (2007)

 
 
 
  

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Mardi 16 juin 2009
- Publié dans : La grande pagaille

GEORGE
 




B-52's
 

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