Je me souviens de ces stations de nuit qui flottaient dans les airs. De ces filaments lancés de je ne sais où et qui parvenaient jusqu'à ma fenêtre.
Le ciel est noir à l'heure opaque, 3 heures. Un treillis de lassos fluorescents cartographie la pièce. Différents lieux superposent leurs plans, la géométrie de l'un s'encastre dans l'autre. On peut rester immobile et être néanmoins parti. Pas là. Ailleurs.
Je me souviens de la transmission du Cyber Zen Sound Engine depuis Houston.
Je me souviens de la transmission des Boards Of Canada.
Je me souviens de Séquences Polaires venues de Trondheim.
Je me souviens de langues synthétiques léchant le pourtour de mes oreilles à me faire frissonner.
Je me souviens de K.S.H.V., theeeee Rock Radioooooooo m'invitant à fêter ses 25 ans en venant au grand barbecue de samedi, une adresse là-bas, à North-east Havre (haa-veure), Montana.
Quelque part. Une distance qui se comble. Et naturellement vient la sensation du bonheur lorsque toute distance est abolie. Le bonheur est peut-être une arithmétique de la distance, une équation de l'éloignement. Son inconnue la rencontre rapprochée. Faire que les lieux se confondent, passer de l'un à l'autre sans effort, d'un simple geste, d'une seule attention un peu plus soutenue. Orienter sa pensée vers des coordonnées spatiales et atteindre ce lieu d'un battement de cœur, d'une respiration, d'un clignement de paupières. Par exemple ce carrefour où elle chante, les pans de sa robe de coton soulevée par le vent.
C'est sans doute pour cela que l'on dit «Viens plus près de moi» avec le cœur battant, et que dans cette phrase, dans l'attente du contact, on a tout dit. «Viens tout contre moi». Ce n'est pas seulement pour la douceur d'une peau, oui bien sûr, mais pas seulement. C'est pour expérimenter l'éradication de toute distance. Et chaque visage vient se nicher dans le creux de l'épaule de l'autre. L'abolition de toute distance est un parfum. «Viens contre moi».
Il me semble que tout ce que nous faisons, ou tentons ou échouons dans nos vies, ne poursuit qu'un seul et même but, réduire la distance. Réduire la distance entre nous et les choses, nous et les autres, nous et le monde. Et quand bien même ce que nous faisons agit sur le temps, ce temps lui-même agit en réduisant toute distance.
Il me semble que tous les objets que nous achetons, possédons, désirons peuvent être rassemblés en une seule et même utilisation, celle d'intervenir sur la distance, et de la réduire, ou du moins nous donner l'illusion de la compenser. La distordre, l'effacer. Une Technologie Universelle, celle du contact rapproché. Téléphone, voiture, stylo, internet, interviennent d'abord sur la distance avant même d'avoir un contenu.
Lorsque la molette venait à la butée lors de ces nuits de veille, le monde basculait dans l'abime. C'était difficile à se représenter même si les digues en sont une évocation. A ce moment des craquements infestaient la fin des terres connues. C'était le caquètement d'esprits frontières déballant des idées tordues, d'entités graves jouant des soli sur un clavier de trois ou quatre touches. Et la soudaine conscience d'être parvenu à l'ultime lieu, celui où l'horizon ne recule plus sous les pas baignait la chambre. Les Terres étranges donnent des pensées étranges.
Je me souviens de crachotements, du mouvement pendulaire des ondes derrière mes yeux. De sons comme des rides à la surface de l'eau. De sons comme des barbelés glissant sur la langue. De sons comme des dômes obscurs et inhabités. De sons comme des rochers enfouis dans le sable. De sons comme des feuilles planant les unes au-dessus des autres. De sons comme des nuages prisonniers de hangars. De sons comme la neige. De sons glacés et cassants où la main saigne. De sons comme des billes d'acier. De sons comme la terre humide que l'on remue. De sons comme des vagues noires déferlant sur un lit. De sons comme des fleurs nées d'elles-mêmes. De sons comme la poussière essuyée d'une fenêtre. De sons comme si toute distance ne serait plus jamais mesurable.
Je me souviens des Number Stations. 7 - 8 - 7 - ... 7 - 9 - 7 - 1 ... 8 - 6 - 1 - 0 - 0 ... 5 ... 5 ... 1 ... 1 - 1 6 - 5 ... 0 ...1.
Je me souviens de voix féminines soufflant chaque chiffre comme un petit nuage, un poudroiement de paillettes argentées, tels ces leurres d'aluminium largués en haute altitude pour simuler des invasions. C'était des bombardements de clés, de messages, de codes en kits.
Je me souviens de cet univers de nombres, un univers à la John Dee où les chiffres remplaçaient les choses, objets, gens, pensées. Derrière chaque objet, une litanie de chiffres pouvant l'invoquer, le transmuter, l'annihiler. Et si tu déplaces un chiffre, ensuite en soustrait un autre, l'objet ne sera plus là mais là-bas, très loin. Dee n'a jamais dit qui il était, d'où il tenait son savoir, quel message il transportait au travers des airs. L'Alchimie est aussi une œuvre contre la distance.
Je me souviens de voix verdâtres, de voix dans la nuit, rien que des voix dans la nuit. Balbutiantes, hérissées, dressées contre ma joue. Comme ces bruits dans la chambre entendus dans un demi-sommeil et dont on se demande quelle peut en être la source. Ces gémissements de meubles qui n'existent pas. Ces soupirs d'êtres qui ne sont pas là. Ces ronronnements de voitures qui ne dévalent pas la rue. Mais nous sommes comme figés, ou bien lassés de chercher à savoir. On n'enquête plus sur la source des bruits fantômes. Personne n'a fait d'études sur le sujet. Les derniers traités à eux consacrés sont épuisés. Personne ne veut savoir pourquoi les escaliers bruissent de cette manière et non pas d'une autre. Personne ne cherche à savoir si les coups sourds qui rôdent à l'étage n'obéissent pas à une loi, une pulse, un rythme, un motif. Personne ne veut transcrire en partitions le chant des marches, ni celui des murs dont l'effritement intérieur agrippe le cœur. Personne ne lance l'hypothèse que les collisions de bruitages ne sont pas des collisions fortuites. Personne ne veut plus briser le code.
Personne ne remarque que ces bruits eux-aussi, cherchent, comme paniqués, comme de petits animaux sans cervelle lançant leur cri dans la nuit, à effacer la distance entre nous et nous-mêmes.
Le ciel est noir à l'heure opaque, 3 heures. Un treillis de lassos fluorescents cartographie la pièce. Différents lieux superposent leurs plans, la géométrie de l'un s'encastre dans l'autre. On peut rester immobile et être néanmoins parti. Pas là. Ailleurs.
Je me souviens de la transmission du Cyber Zen Sound Engine depuis Houston.
Je me souviens de la transmission des Boards Of Canada.
Je me souviens de Séquences Polaires venues de Trondheim.
Je me souviens de langues synthétiques léchant le pourtour de mes oreilles à me faire frissonner.
Je me souviens de K.S.H.V., theeeee Rock Radioooooooo m'invitant à fêter ses 25 ans en venant au grand barbecue de samedi, une adresse là-bas, à North-east Havre (haa-veure), Montana.
Quelque part. Une distance qui se comble. Et naturellement vient la sensation du bonheur lorsque toute distance est abolie. Le bonheur est peut-être une arithmétique de la distance, une équation de l'éloignement. Son inconnue la rencontre rapprochée. Faire que les lieux se confondent, passer de l'un à l'autre sans effort, d'un simple geste, d'une seule attention un peu plus soutenue. Orienter sa pensée vers des coordonnées spatiales et atteindre ce lieu d'un battement de cœur, d'une respiration, d'un clignement de paupières. Par exemple ce carrefour où elle chante, les pans de sa robe de coton soulevée par le vent.
C'est sans doute pour cela que l'on dit «Viens plus près de moi» avec le cœur battant, et que dans cette phrase, dans l'attente du contact, on a tout dit. «Viens tout contre moi». Ce n'est pas seulement pour la douceur d'une peau, oui bien sûr, mais pas seulement. C'est pour expérimenter l'éradication de toute distance. Et chaque visage vient se nicher dans le creux de l'épaule de l'autre. L'abolition de toute distance est un parfum. «Viens contre moi».
Il me semble que tout ce que nous faisons, ou tentons ou échouons dans nos vies, ne poursuit qu'un seul et même but, réduire la distance. Réduire la distance entre nous et les choses, nous et les autres, nous et le monde. Et quand bien même ce que nous faisons agit sur le temps, ce temps lui-même agit en réduisant toute distance.
Il me semble que tous les objets que nous achetons, possédons, désirons peuvent être rassemblés en une seule et même utilisation, celle d'intervenir sur la distance, et de la réduire, ou du moins nous donner l'illusion de la compenser. La distordre, l'effacer. Une Technologie Universelle, celle du contact rapproché. Téléphone, voiture, stylo, internet, interviennent d'abord sur la distance avant même d'avoir un contenu.
Lorsque la molette venait à la butée lors de ces nuits de veille, le monde basculait dans l'abime. C'était difficile à se représenter même si les digues en sont une évocation. A ce moment des craquements infestaient la fin des terres connues. C'était le caquètement d'esprits frontières déballant des idées tordues, d'entités graves jouant des soli sur un clavier de trois ou quatre touches. Et la soudaine conscience d'être parvenu à l'ultime lieu, celui où l'horizon ne recule plus sous les pas baignait la chambre. Les Terres étranges donnent des pensées étranges.
Je me souviens de crachotements, du mouvement pendulaire des ondes derrière mes yeux. De sons comme des rides à la surface de l'eau. De sons comme des barbelés glissant sur la langue. De sons comme des dômes obscurs et inhabités. De sons comme des rochers enfouis dans le sable. De sons comme des feuilles planant les unes au-dessus des autres. De sons comme des nuages prisonniers de hangars. De sons comme la neige. De sons glacés et cassants où la main saigne. De sons comme des billes d'acier. De sons comme la terre humide que l'on remue. De sons comme des vagues noires déferlant sur un lit. De sons comme des fleurs nées d'elles-mêmes. De sons comme la poussière essuyée d'une fenêtre. De sons comme si toute distance ne serait plus jamais mesurable.
Je me souviens des Number Stations. 7 - 8 - 7 - ... 7 - 9 - 7 - 1 ... 8 - 6 - 1 - 0 - 0 ... 5 ... 5 ... 1 ... 1 - 1 6 - 5 ... 0 ...1.
Je me souviens de voix féminines soufflant chaque chiffre comme un petit nuage, un poudroiement de paillettes argentées, tels ces leurres d'aluminium largués en haute altitude pour simuler des invasions. C'était des bombardements de clés, de messages, de codes en kits.
Je me souviens de cet univers de nombres, un univers à la John Dee où les chiffres remplaçaient les choses, objets, gens, pensées. Derrière chaque objet, une litanie de chiffres pouvant l'invoquer, le transmuter, l'annihiler. Et si tu déplaces un chiffre, ensuite en soustrait un autre, l'objet ne sera plus là mais là-bas, très loin. Dee n'a jamais dit qui il était, d'où il tenait son savoir, quel message il transportait au travers des airs. L'Alchimie est aussi une œuvre contre la distance.
Je me souviens de voix verdâtres, de voix dans la nuit, rien que des voix dans la nuit. Balbutiantes, hérissées, dressées contre ma joue. Comme ces bruits dans la chambre entendus dans un demi-sommeil et dont on se demande quelle peut en être la source. Ces gémissements de meubles qui n'existent pas. Ces soupirs d'êtres qui ne sont pas là. Ces ronronnements de voitures qui ne dévalent pas la rue. Mais nous sommes comme figés, ou bien lassés de chercher à savoir. On n'enquête plus sur la source des bruits fantômes. Personne n'a fait d'études sur le sujet. Les derniers traités à eux consacrés sont épuisés. Personne ne veut savoir pourquoi les escaliers bruissent de cette manière et non pas d'une autre. Personne ne cherche à savoir si les coups sourds qui rôdent à l'étage n'obéissent pas à une loi, une pulse, un rythme, un motif. Personne ne veut transcrire en partitions le chant des marches, ni celui des murs dont l'effritement intérieur agrippe le cœur. Personne ne lance l'hypothèse que les collisions de bruitages ne sont pas des collisions fortuites. Personne ne veut plus briser le code.
Personne ne remarque que ces bruits eux-aussi, cherchent, comme paniqués, comme de petits animaux sans cervelle lançant leur cri dans la nuit, à effacer la distance entre nous et nous-mêmes.

