Mercredi 18 novembre 2009
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Publié dans : Lire, Voir, Ecouter
J’aurais pu mettre la photo d’une peinture de Pierre Soulages pour illustrer ces mots mais cela n’aurait servi à rien.
Car il ne suffit pas de « voir » ses toiles pour les apprécier, il faut les Vivre. La peinture de Pierre Soulages n’est en effet pas figée dans l’expression d’un
message mais une peinture qui renvoie sans cesse le spectateur à son propre regard changeant sur la toile et à son intériorité. C’est une peinture interactive, une peinture « live » qui ne se
délivre que dans le mouvement du spectateur devant et autour de la toile. Regarder la photo d’une peinture de Pierre Soulages pour apprécier son œuvre revient à vouloir découvrir la musique d’un
groupe sans jamais l’écouter. Cela ne marche pas.
Soulages explore la couleur noire depuis 60 ans en toute radicalité. Tout d’abord le contraste du noir avec d’autres couleurs puis petit à petit, le noir lui-même,
ce noir qui a envahi l’ensemble de ses toiles à partir des années 70. Une peinture sans messages, sans indices, sans piste à suivre sinon celle de la méditation intérieure à laquelle elle invite
et de l’immense sentiment de liberté qu’elle procure. Une peinture sans concession qui ne laisse aucun indice ni piste à suivre. Toutes ses toiles sont titrées « support, dimensions, date de
réalisation ». Le spectateur se retrouve seul pour explorer cette œuvre et passé une déstabilisation toute naturelle, des paysages, des impressions, des émotions naissent. Soulages semble nous
lancer un grand défi, celui de notre propre capacité à VOIR.
Car de ce noir, de ce Lieu découvert et exploré qu’il appelle « Outrenoir » émerge une lumière, la lumière du noir. Fragile, volatile, en constante mutation cette
lumière du noir est la résultante de son travail sur la matière noire. Lissage, brillances, texture, contrastes créent cette lumière impossible.
Ainsi qu’il l’explique dans le film (à ne pas manquer) projeté dans l’expo, ses peintures ont modifié le rapport du spectateur avec l’œuvre. Changement de distance
tout d’abord car l’œuvre n’est plus le message de la toile, mais une zone (Interzone ? Vortex ?) située entre le spectateur et le support, zone où la lumière émergeant du noir se mélange à l’œil
de celui qui regarde. Changement dans le temps aussi car l’œuvre n’existe plus désormais qu’au moment où le spectateur l’aborde. Elle n’est plus « unique » mais « multiple », « multiforme »
jusqu’à l’infini dans le temps. Une peinture de Soulages existe au moment et au lieu où on la perçoit. Que l’un de ces paramètres change et la toile change, devenant une autre version
d’elle-même.
Au fil de l’exposition, l’excitation monte en moi. J’ai l’étrange l’impression de me retrouver plongé dans un concert de Post-Hardcore prometteur en acouphènes.
C’est un déluge de noir, de lumière noire, depuis ses premiers dessins étrangement calligraphiques de 1947 jusqu’à ses immenses polyptiques de 2009 (réalisés à l’âge de 89 ans…). J’en veux
encore. Qu’il ne s’arrête jamais de peindre. Qu’il fasse varier à l’infini les infimes modifications de lissage de cette matière noire. Que ses polyptiques se complexifient sans cesse et sans
cesse jusqu’à former une nouvelle langue, un nouveau monde, une autre Non-Lieu. L’OUTRENOIR.
On ressort groggy de l’expo. Merde alors, quelle patate !
A voir jusqu’en mars 2010 à Paris au Centre Pompidou.