J’ai perdu cette ligne, perdu ce fil, mais toujours me revient le souvenir de cette condition, de cette solitude où l’inquiétude n’avait pas sa place. De cette solitude, de ce cercle du soleil sur le sol où les poissons morts pourrissaient en ne laissant d’eux qu’un dessin de sel.
Nous étions là le dimanche, gamins, avec à la main nos cannes à pêche ou pendaient des godes*. Nous pensions que sous l’eau des bassins il y avait des antimondes où les Nazis survivaient dans leur base secrète tels des méduses toxiques. Et Soldats de l’Internationale, nous leur tirions dessus avec nos revolvers à amorces.
J’ai perdu ce fil tenu, perdu cette ligne de vie, mais pourtant me revient le souvenir d’un état, une sensation purement physique, pas un sentiment. Celle d’une solitude où l’inquiétude n’avait jamais sa place. Comme si les lieux avaient le pouvoir de pénétrer la chair, répandre au-dedans leur silence et leur manteau de douceur, leur distance, leur présence et leur caresse.
Nous étions là le dimanche, gamins, au faîte des mats de charges comme des araignées suspendus au dessus de vraquiers désertés par leur équipage. Nous les savions partis s’arsouiller dans un rade jusqu’à tomber raide. Nous étions là, et nous rêvions aux ventres de ces minéraliers débordants d’Ananas de silice et de mangues de Manganèse arrivés du Brésil.
J’ai perdu ce flux, perdu cette onde. Elle cerclait le monde dans son cerceau de lumière mais pourtant me revient le souvenir de sa présence. Pas son image mais son
odeur. Celle de la vase et ses secrets. Celle de l’écume iodée, mousse grisâtre qui collait aux mains. Celle des arcs-en-ciel du gazole à la surface de l’eau et qui dansait en maculant nos
torses. Celle de la rouille au goût âcre qui pelait l’échelle du quai, la rouille et la chevelure rousse qu’elle dessinait sur le granit.
Nous étions là le dimanche, gamins, et nous jetions par terre nos vêtements. Nous les roulions en boule avec une pierre dessus pour que le vent ne les emporte pas, puis nous sautions tous l’un après l’autre dans le bassin en criant plus fort que les cormorans. Et tout cela, tout cela entremêlé dans le matin des jours où il ne se passait rien.
Aujourd’hui dans l’entrepôt désert,
Un orchestre rouge se met à jouer des gouttes d’eau,
Une pièce de métal résonne.
Il y a des piliers de béton couverts de numéros, d’appels sans réponses, de slogans exsangues. Un carton dégueule des tracts mouillés.
«Solidarité ! Un cargo pour Cuba ! ».
Les bulldozers ne se donnent pas la peine de sonner à la porte.
Ils défoncent les murs et progressent dans l’obscurité du quai.
« En avant Camarades !
Un Nouveau Monde attend nos chants de Joie ! »
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Ecrit en Mai 2009 pendant le démantèlement de la Gare Maritime de la Compagnie Générale Transatlantique, puis réécrit en Octobre 2009.
Je n’éprouve aucune nostalgie de ce passé maritime enfui, seulement le souvenir de zones de non-droit, de friches industrielles, de non-lieux, d’interzones où l’on pouvait errer, explorer, sans craindre les caméras, les vigiles, et les panneaux indicateurs sur les chemins tout tracés. Notre monde ressemble de plus en plus à un vaste Center-Parcs où la notion de nature relève surtout de la culture et d’une image idéalisée, intellectualisée de la nature. Les lieux sans utilité, livrés à eux-mêmes, libres, sont de plus en plus rares.
Par une sorte de phénomène de synchronicité il se trouve que de grands travaux de rénovation portuaire initiés au début de 2009 sont venus faire écho à des travaux de destruction intime. Parvenu – ou plutôt – sorti de cette phase de « table rase », je me rends compte que ma fascination depuis le début de l’année pour la destruction (beaucoup de photos qui ont bien gonglé les visiteurs), était un avertissement d’ultimes destructions à venir.
Aujourd’hui je me rends compte que tout ce qui est détruit revient toujours à sa forme première c'est-à-dire celle d’un matériau de (re)construction. Les photos qui suivent en témoignent.
En fait, je m’aperçois que je me trouve aujourd’hui au seuil de quelque chose qui se refusait à moi depuis tant d’années : La Paix.
*Gode : nom local d'un poisson commun, le Tacaud. Je tiens à préciser...