C'est le grand kidnapping, mais pas celui de nos corps. Je ne parle pas de ces courses-poursuites sur la route lorsque le vaisseau mère envoie ses engins de reconnaissance pour enlever des
couples d'humains. Je ne parle pas du Satellite Sombre. Je parle d'un kidnapping à grande échelle, une opération d'envergure et réglée dans les moindres détails, quelque chose que l'on pourrait
appeler « main-basse sur les lieux sauvages ». Je parle de l'éradication systématique, programmée, et secrète de toute forme de sauvagerie dans notre environnement. Quelque chose se précipite, une décision a dû être prise en haut-lieu. La chose ne provoque pas de heurts bien qu'à terme les conséquences ne soient incalculables.
Car ce qui se profile à l'horizon c'est la disparition à brève échéance de toute forme de lieu non établi, non défini, non pensé. La disparation de l'Autre Monde, celui que l'humain ne contrôle
plus. Or il se trouve qu'un Autre Monde est, quelle que soit sa forme, ce à quoi nous aspirons tous. L'Autre Monde peut être un bout de trottoir cassé. Un bosquet oublié. Un hangar abandonné. Une
fenêtre brisée par laquelle le ciel vient déborder. Ce qui est programmé c'est la disparition de toute friche industrielle, la fin des mauvaises herbes, l'anéantissement des lieux perdus,
déserts, sans utilité, sans destination particulière, sans droit d'entrée. On abat des entrepôts et une fois abattus on érige des clôtures pour interdire l'accès à des espaces vides, ce qui, si l'on y réfléchit bien, représente la forme la
plus extrême d'un Système de Contrôle. Contrôler, dominer, protéger, le vide. Interdire le fait que l'on pourrait avoir l'envie de se tenir dans un endroit sans idée
particulière, sans désir particulier, sans volonté de suivre un chemin balisé. Interdire le fait que l'on pourrait avoir l'envie de nous assoir parmi les pousses de laiterons, les
gravats et les bouteilles brisées simplement pour le plaisir de ne plus être reliés à quoi que ce soit et attendre l'ouverture du Vortex. Or tout lieu induit notre comportement. Nous sommes façonnés par les lieux. Un lieu ouvert nous ouvre, un lieu abandonné nous invite à l'abandon, un lieu sauvage
nous rend sauvage, un lieu organisé nous organise. Un lieu refermé nous enferme.
Je repense au Livre des Damnés : « Je crois que nous sommes des biens immobiliers, des accessoires, du bétail. Je pense que nous appartenons à quelque chose. » (Charles Fort,
1919). Le but à terme n'est pas d'interdire de se promener, mais d'interdire l'accès à une forme d'espace que je qualifierai d'Espace Autre, de Non-Lieu, c'est-à-dire tout
simplement l'Ailleurs. Une fois disparu de notre environnement, l'Ailleurs se réduira à une pensée fugitive, comme une espèce de chimère venue de l'enfance, (ces décorations de noël qui
pourrissent à la cave) et plus la pensée devient fugitive, plus la pensée s'étiole, plus notre Sauvagerie régresse, plus notre société produit de la psychose en masse. La maladie mentale est un
sous-produit, au même titre que les déchets ménagers, de notre société. Les Psy sont les éboueurs de nos âmes. La maladie mentale est la scorie des hauts-fourneaux de la Société de Consommation.
La maladie mentale apparaît lorsque l'esprit se trouve barricadé. Et moins il y aura de lieux sauvages, moins il y aura d'errance, et plus il y aura de névroses, de psychoses, de
médicaments. L'errance est pourtant une nécessité. Mais le but n'est-il pas de produire et de consommer ? Car tout ceci n'est qu'une vaste conspiration des Multinationales Pharmaceutiques. Un Projet qui vise à
transformer en acte économique tout ce que l'on pouvait se donner à soi-même sans avoir à l'acheter. C'est comme si nous devions nous fuir, nous oublier, nous renier, pour ensuite, bien plus
tard, nous racheter une âme en promotion lors d'une mascarade commerciale. Les historiens du futur appelleront ces siècles le Temps des Chimistes. Ils auront accès aux documents déclassifiés,
plus rien ne sera caché. Et l'on pourra lire que tout, absolument tout, était subordonné à l'idée de faire de nous la nourriture, la matière première d'un Système de Contrôle qui se développe à
la manière d'un Blob. Notre société ne force pas à l'aliénation, elle a tout simplement fait de l'aliénation un bien de consommation nécessaire. Le but est d'abattre les lieux
ordinaires, vernaculaires, puis une fois que la nostalgie de ces lieux aura provoqué ce qu'il faut de névroses (autrement dit en langage économique, lorsqu'un nouveau segment de marché
sera apparu), alors on vendra l'accès à des Center-Parcs à souvenirs. Le Zombie est l'avenir de l'Homme. C'est comme si des étions déjà ici en Terre étrangère. C'est comme si désormais tout l'environnement allait se réduire à un labyrinthe de centre commerciaux où l'on ira y acheter des guides de la faune et de la flore,
des guides sur le paysage, des guides sur les mœurs d'animaux sauvages et lointains, des guides sur la nature du temps enfui. Puis très loin dans l'avenir, une fois les manipulations génétiques acceptées et votées démocratiquement, devenir des insectes sociaux et célébrer ensemble,
chimiquement, le souvenir du passé. Selon vous, pourquoi est-ce que les fourmis communiquent par échanges chimiques ? Protéger les lieux sauvages c'est protéger la sauvagerie en nous. Garder l'espoir de l'irréductible et du non-mesurable.
Hier j'ai assisté à la dernière phase de l'abattage d'un entrepôt. C'était le cœur du Vortex 1. Je ne suis pas triste pour les souvenirs qu'il m'évoque. Je ne parle
pas de souvenirs, mais des journées passées en ce lieu et des effets physiques de ce lieu. J'étais en train de prendre des photos lorsqu'un chat s'est extirpé de dessous les ruines. Il reniflait
les gravats avec cet air soupçonneux des chats. Son regard était si effrayé. Je sais qu'il venait de l'Autre Dimension. Maintenant je n'arrête pas de penser à lui. Comment va-t-il faire ? Comment
lui expliquer ? Il se trouve piégé en Terre étrangère désormais.
Kat Onoma : The Animals, extrait de l'album Stock Phrases (1991)